L’invention de la musique

L’invention de la musique

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1 – L’invention de la musique

Jeudi 20 octobre 1988

Ce soir-là, le Prof se décida enfin à nous raconter l’histoire qu’il nous promettait depuis quelques temps déjà, et que nous n’espérions plus entendre, tant il tergiversait à chaque fois que nous nous retrouvions au Millésime, inventant mille prétextes pour nous faire languir, le Burolier et moi.

Couverture_dimIl but une gorgée de vin, entreprit de bourrer sa pipe, l’alluma en tétant, avec une allumette prélevée d’une grosse boite, de celle qu’on utilise dans les cuisines, aspira une grande bouffée, rejeta la fumée vers le plafond. Avec des gestes mesurés, indifférent à notre présence, fermé aux bruits ambiants. Comme si l’acte de préparer sa pipe réclamait  de la solitude, un repli sur soi, pour se concentrer sur les bons gestes à faire, garantir les plaisirs futurs attendus de sa bouffarde, comme il l’appelait souvent. Puis nous regardant l’un et l’autre en souriant, il annonça :

– J’ai pensé à une chose vraiment amusante, dont je voudrais vous faire part. Une sorte de méthode. Vous connaissez sans doute ce jeu littéraire inventé par les surréalistes qui consistait à ce que chaque participant écrive à tour de rôle une phrase, ignorant ce que le précédent avait écrit. Mais peut-être ne savez-vous pas que la première phrase produite ainsi était : «le cadavre–exquis–boira–le vin nouveau». C’est pourquoi ce jeu fut appelé «cadavre exquis». Les scripteurs étaient Marcel Duhamel, Jacques Prévert et Yves Tanguy. Cette phrase parlant de vin, notre breuvage favori, m’a donné une idée que vous trouverez, comme moi, excitante. Ne pourrions-nous pas utiliser un procédé voisin, qui consisterait à ce que l’un d’entre nous commence une histoire et que les deux autres la poursuivent à tour de rôle ! N’est-ce pas une bonne idée ? Bien sûr, il y aurait quelques contraintes, une sorte de fil rouge. Il vous faudra utiliser certains éléments du récit d’origine pour qu’on voie bien que c’est une suite : même lieu, même époque… Avec cependant une liberté totale de la narration.

J’étais interloqué. Un coup d’œil vers le Burolier me montra qu’il était, lui aussi, consterné par la tournure qu’allait dorénavant prendre nos rencontres au Millésime : nous allions devoir abandonner notre rôle passif d’écouteurs attentifs des histoires du Prof, pour interpréter celui de raconteurs actifs, au risque de nous révéler médiocres, de ne pas être à sa hauteur, lui qui se montrait à chaque fois brillant et inventif. Mais que faire ? Pour ma part je ne pouvais refuser, sauf à mettre en péril l’avenir de notre petit groupe, c’était à craindre. Mais étais-je capable de relever ce défi ? En revanche, l’embarras du Burolier, était flagrant :

– Je ne sais pas si je vais y arriver. Je veux bien essayer, mais je crains fort que les résultats ne soient pas au rendez-vous. J’ai longtemps cru qu’il fallait être écrivain pour écrire un livre. Savoir raconter des histoires. Or, je ne suis qu’un simple lecteur. Un bon lecteur je crois, capable d’associer  des images aux mots, de visualiser les personnages, les paysages : en fait d’imaginer tout un monde, le mien, à partir d’une trame fournie par les mots du récit. N’est-ce pas un acte créatif ? Mais je doute fort que ce talent puisse m’apporter les compétences nécessaires pour mener à bien ce que vous nous demandez.

– Ne doutez pas de vous, monsieur le Burolier, je suis certain que vous trouverez en vous de quoi nous épater, s’exclama le Prof. Bien, l’un de vous racontera la suite de mon histoire lors de notre prochaine rencontre. On est bien d’accord ? Qui souhaite s’engager dès aujourd’hui à le faire ?

– Moi ! Dis-je, sans réfléchir, tout en pensant, un peu tard que, par fierté, je m’engageais bien à la légère. Je savais que je n’étais pas certain de bien m’en tirer, de devoir consacrer mon peu de temps libre à l’élaboration de la suite d’une histoire dont, pour le moment, je ne connaissais rien. Les prémices d’un suicide littéraire en somme. Cette pensée était peut-être un peu excessive pour des récits qui en resteraient au stade oral. Le stress nous fait craindre le pire. Toujours.

Le prof me regarda, amusé :

– Bien ! Bravo monsieur l’Ingé. Et vous monsieur le Burolier, vous êtes désigné d’office pour la suite de son récit, si celui-ci en demande une.

Qui ne dit mot consent. Notre silence traduisait notre acceptation.

Après avoir bu un coup, le Prof se lança :

« Notre ancêtre Primate qui, dans la nuit des temps, aux fins fonds de la savane, a frappé pour la première fois un tronc creux avec un bâton, ses grands yeux bleus naïfs levés vers le ciel et chantant dans sa tête « Pou-Pou-Pidou-Yeah ! » en agitant son popotin, réalisa la première tentative homologuée de ce que l’on appelle maintenant « faire de la musique ».

On peine à imaginer aujourd’hui le retentissement qu’un tel évènement eut sur la vie des membres de son clan. Frappés de stupeur par cette formidable nouveauté, et ne disposant pas d’une mimique raisonnablement adaptée à la situation, ils affichaient, sur ce qui leur tenait lieu de visage, ce que l’on pourrait traduire de nos jours par « un air interrogateur », leur conférant une mine passablement ahurie : sourcil gauche relevé, mâchoire relâchée et yeux écarquillés. Ils cessèrent toute activité pour émettre la toute première pensée structurée de l’histoire de l’Humanité : « Wahou ! Trop génial ! ». Pour tout dire, ce fut là le prélude de la Civilisation.

Seulement habité par le rythme, le silence régna sur les frondaisons, pour la première fois depuis la naissance du monde.

Stoppés net dans leurs acrobaties, épouillements et autres accouplements frénétiques, les singes cessèrent leurs insupportables piaillements.

Frappés de stupeur, les lions superbes et généreux, venus boire en voisins l’eau croupie des marigots, laissèrent pendouiller leurs langues baveuses sur des dentitions de rêve.

Les perroquets, d’habitude si diserts, se turent. Les mammouths déployèrent leurs grandes oreilles, complètement interloqués. L’un d’entre eux continuait ce qu’il avait commencé la seconde d’avant : déféquer 50 kg d’excréments herbeux, tandis qu’un autre, dans la même situation, relâchait 30 litres d’urine fumante.

Les girafes arrêtèrent de mastiquer les pourtant délicieux arbrisseaux  de la savane. Seules leurs queues nerveuses battaient l’air pour en chasser les mouches qui, programmées pour emmerder le monde, poursuivaient imperturbablement leur énervante mission. Jambes écartées, tête penchée de côté, l’air niais : les lois de l’évolution, si bien décrites par Charles Darwin, ont depuis, perpétué cette allure générale de braves bêtes inoffensives.

Des volatiles, surpris en plein vol, détournant la tête pour voir d’où venait ce bruit, eurent le malheur de percuter des branches. Ils furent tués sur le coup. La musique, ce jour-là seulement, n’avait pas adouci les heurts.

Les serpents, en reptation dans la région, continuèrent de ramper à la recherche de leur repas, tranquilles et sans haine particulière. Il est vrai qu’ils étaient sourds, le Créateur, dans son infinie sagesse, ayant décrété qu’ils n’entendraient pas les cris d’agonie des mignons rongeurs dont ils faisaient leur ordinaire.

Un crocodile, flottant entre deux eaux à l’extrémité du marigot, pour éviter toute embrouille avec les lions, ne laissant émerger qu’un bout de son museau et ses yeux globuleux, déglutit de surprise et avala du coup, sans le vouloir, deux pauvres grenouilles qui nageaient par-là, repas qu’habituellement il n’appréciait guère.

L’étonnement fit péter l’hippopotame planqué dans un autre coin. Comme tous les mammifères, il adorait lâcher des vents dans son bain aux instants de grande béatitude, lorsque le soleil tape dur et qu’on est au frais. Mais là, ça lui avait échappé, en même temps que deux petites crottes bien rondes d’ailleurs.

Tous ces pauvres animaux avaient cette attitude ridicule mais touchante qui a, de nos jours, fait la fortune des zoos et celle de Walt Disney.

Seules les lianes continuèrent de pendre bêtement, insensibles aux lancinants battements, alors que d’autres drames se jouaient.

C’était vraiment une sale journée pour les chacals. D’abord, ils n’avaient trouvé, pour tout repas, qu’un cadavre  de zèbre couché sur le sol, les tripes à l’air, bourdonnant de mouches, dont il ne restait plus grand-chose, abandonné par un groupe de lions, maintenant rassasiés, qui en avaient fait leur festin de la veille. Ensuite, il y avait eu ce rythme lancinant, ce son aérien, venu de nulle part, régulier et entêtant, qui les tétanisait. Ils cessèrent de se régaler de cette viande avariée, dont ils détachaient, en grognant, de grands lambeaux, en surveillant que le reste de la horde n’en prélèvent pas plus qu’eux. Arrêtant leur mastication bruyante, faite de dents entrechoquées, de lapements impatients et de jappements agressifs, leur conscience fut envahie par un étrange questionnement introspectif :

– Quoi ? Qu’est-ce ? Où suis-je ? Dans quel état j’erre ? Pourquoi suis-je ici ? Que fais-je sur cette terre ? Dieu existe-t-il ? Et pourquoi m’attaquer au cadavre de ce bel animal dont le corps, joliment paré de magnifiques rayures, faisait l’admiration des peuples de la savane ?

Un subit dysfonctionnement de leur système de pensées leur inspirait des réflexions illégitimes pour leur engeance. La nature ne leur demandait rien d’autre que de jouer leur rôle de nettoyeur de scènes de crimes alimentaires, pas de se poser des questions existentielles. Cet incident ne fut pas très grave en soi, car ça a été la seule et unique fois qu’un tel problème fut observé. Heureusement, car peut-on imaginer les animaux se poser des questions morales sur les finalités de leur mission ? Et pourquoi pas, pendant qu’on y était : celui-là il a une p’tite bouille sympa, je ne vais pas le manger. On en imagine sans peine les conséquences : la famine s’abattant sur une contrée peuplée de trop beaux animaux, épargnés par leurs prédateurs en raison de leur beauté ! Ils ne mangeraient que les moches. Une sorte d’eugénisme.

Quand l’événement survint, un rhinocéros mâle broutait la bonne herbe de la savane. Extérieurement calme et tranquille. Il ne fallait pas se fier à son apparente placidité : il était en rogne. Il bouillait intérieurement depuis qu’il s’était fait jeté, la veille, par une femelle qu’il poursuivait de ses assiduités depuis plusieurs jours. Défécations, jets d’urine, éparpillement de crottin – ses armes de séduction habituelles, n’y avaient rien fait. Elle avait succombé au charme d’un autre mâle, ni plus beau, ni plus fort que lui, mais plus prolifique en production excrémentielle. Son échec amoureux restait criant aux yeux des autres. Ses pulsions sexuelles inassouvies avaient déclenché chez lui un priapisme incontrôlable : son long pénis ballotait entre ses jambes, encore dans l’état turgescent où il avait failli concrétiser avec la belle. Il tentait de prouver son détachement par une posture décontractée qui annonçait à la face du monde : « Voyez ! Je m’en fous complétement ! Une de perdue dix de trouvées », en broutant sa pitance d’un air désinvolte.

Les rhinocéros sont des animaux irascibles. Il ne faut pas les emmerder. Encore moins quand ils sont en proie à la honte d’une déception amoureuse. Alors, excédé par ce bruit incongru, qui venait s’ajouter à sa peine de cœur, il leva sa tête lourdement cornue, en soufflant bruyamment par les naseaux, au rythme exalté de sa colère, grattant le sol de ses pattes fourchues. Jetant un regard agressif aux alentours, il ne vit rien sur lequel il pourrait se défouler, foncer avec la brutalité de sa race pour assouvir la rage meurtrière qui l’envahissait. L’échec, une fois de plus. Décidemment, ce n’était pas son jour.

Les pique-bœufs juchés sur son dos continuèrent à picorer ses parasites. Le mastodonte en avait de nombreux. A se demander comment le rhino se débrouillait pour en avoir une telle quantité sur l’échine. Toujours. Des bons en plus. Un vrai mystère. Mais enfin, ils n’allaient pas s’en plaindre. Tout à leur repas, les serviables volatiles ne se sentaient pas concernés par l’agitation hors de propos de leur hôte, pour un simple rythme, même joli comme celui-là. Beaucoup de bruit pour rien, se disaient-ils. Ne nous laissons pas distraire. Bouffons. Demain on ne sait pas qui nous mangera. Des oiseaux philosophes en somme. Et réalistes sur leur avenir.

Un crapaud cheminait sur une sente, esquissée sur le sol de la savane par les animaux et les hommes qui se rendaient nombreux au marigot tout proche pour y boire un coup. On l’ignore souvent, mais certains batraciens ont une fonction magique. Quand on les croise et qu’on évite, au dernier moment, de leur marcher dessus, ils se transforment en fée offrant alors à ce chanceux marcheur, ou marcheuse (souvent une vieille personne miséreuse), la possibilité de faire trois vœux. Perturbé par ce rythme jusqu’alors inconnu,  désorienté, ne sachant plus qui il était, dans quel état il errait, pourquoi il était sur cette terre, quelle était sa mission et, finalement, Dieu existait-t-il ? Le crapaud se transforma derechef en fée, avec force effets pyrotechniques. Elle était habillée d’oripeaux ridicules – une robe bleue constellée de jolies étoiles dorées, des pantoufles de vair, un chapeau pointu posé de guingois sur la tête, une baguette magique tenue d’une main fébrile. Un équipement éminemment inadapté aux conditions environnementales du coin. Elle prononça la formule magique pour laquelle elle était missionnée (mission dont je vous parlerai un jour plus en détail) :

– Pour te remercier de ne pas m’avoir écrasée, je t’accorde la possibilité de faire trois vœux que j’exaucerai.

Avant de constater, en regardant en tous sens, qu’elle était seule. Une situation non prévue par la procédure. En effet, celle-ci indiquait qu’elle se retransformait en crapaud si un récipiendaire était là pour choisir ses trois vœux, et seulement après les avoir exaucés. S’être assurée de la bonne fin de sa mission donc. Conséquence horrible : elle resterait là, dans ce monde hostile, à la merci d’animaux sauvages qui n’allaient pas manquer de l’attaquer et de la dévorer. Chronique d’une triste fin annoncée. Tout ça pour un air de musique, très rudimentaire en plus. On ne se rend pas compte mais, des fois, c’est dangereux une vie de fée. Un taux de mortalité plus important qu’on l’imagine…..

Le lapin et la tortue, deux animaux facétieux, ne pensaient qu’à se défier, faire la course, parier sur celui ou celle qui arriverait en tête à un but fixé d’un commun accord. Ce jour-là, en pleine compétition, le lapin batifolait à droite et à gauche, sans autre souci que de goûter à toutes les plantes savoureuses qu’il croisait en chemin. Il prenait son temps, assuré de son triomphe sur une compétitrice à la lenteur inhérente à sa race. Comment celle-ci pouvait-elle participer à une épreuve dont elle ne sortirait pas victorieuse ? Une trop grande confiance en soi ? Un égo surdimensionné ? Pensait-elle que l’essentiel n’est pas de gagner mais de participer ? Le goût du sport ? Un problème de poids peut-être ? Une petite bedaine à perdre, effacer quelques bourrelets disgracieux ? Mystère.

 Mais revenons à notre évènement. En entendant ce rythme, le lapin, dont le monde sonore se réduisait jusque-alors aux bruits habituels de la savane, faits de souffles de vent, de cris de bêtes fauves, du froissement dans les hautes herbes d’un prédateur en chasse, qui en voulait à sa vie, faire un repas de ce lapin à la chair tendre. Lorsque le rythme débuta, il sauta en l’air, saisi par la peur, comme si un projectile l’avait  atteint en plein vol. Il retomba sur le sol en feignant d’être mort. Son petit museau adorable frétillait, comme s’il était en train de grignoter un des végétaux dont il était friand. Mais le choc émotionnel avait été trop fort, son cœur n’y résista pas. Victime d’un infarctus, il succomba.

La tortue quant à elle, apeurée par ce rythme inhabituel, qu’elle jugeait menaçant, rentra dans sa carapace pour se planquer. Après ce court repos à son domicile, qui la réconforta grandement, elle poursuivit sa route et arriva première au but qu’ils s’étaient fixé, le lièvre et elle (oui, au fait c’était un lièvre, et non un lapin), gagnante à ce jeu pour la première fois. Comme quoi, rien ne sert de courir, il ne faut pas périr à point.

Un caméléon frappé d’étonnement, ne sachant plus où il en était de son système de changement de couleur, resta bloqué sur un beau vert émeraude, bien pétard, visible de loin. Les caméléons ne sont pas des rapides. Pour eux, avancer une patte c’est toute une affaire. Alors, prendre ses jambes à son cou pour s’enfuir, ce n’est pas leur truc. En fait, celui-ci était paralysé par la peur, mais ça ne se voyait pas, figé qu’il était dans son état habituel de pétrification. Le caméléon peut tout camoufler, intérieur comme extérieur, pour donner le change sur son aspect physique et son état mental. En cela, il est un peu niais. Il s’imagine que l’immobilité le protège de tout. Un peu comme les autruches qui se collent la tête dans le sable, en pensant que si elles ne voient plus rien du monde, le monde ne verra rien d’elles non plus. Mais si, il les voit le monde ! Un ridicule troupeau de volatiles le cul en l’air !

Ignorant les conséquences positives, ou négatives, que son invention avait pu avoir sur son environnement, notre ancêtre réitéra, avec une plus grande sûreté d’exécution, ce geste qui venait d’entrer dans l’Histoire. Les chroniques de l’époque, partiellement détruites lors de l’incendie scandaleux de la bibliothèque d’Alexandrie, ne nous renseignent guère sur les caractéristiques techniques de ces premiers essais. Une tradition orale, très controversée il est vrai, relate que ça faisait « boum-boum-boum-boum », et que l’idée a été ensuite pompée par un Allemand sourd qui en aurait tiré « PomPomPom-Pooooom ». Ce n’est pas pour cafter, mais cet immonde ragot relève plus de la légende urbaine que de la vérité historique.

Du bâton aux synthétiseurs, que de chemin parcouru ! Presque autant que de la massue à la bombe atomique. N’empêche que, si l’on sait maintenant se servir à peu près correctement d’une bombe atomique, côté synthétiseur ça craint encore un peu. Cette situation navrante tiendrait, pour certains grands pontes de la Pensée Universelle, au nombre de boutons à presser : un seul pour une bombe, plusieurs pour les synthés, instruments complexes qui exigent de sérieuses études musicales. D’autres chercheurs, et je suis d’accord avec eux,  mettent en avant le quotient intellectuel des utilisateurs de base : d’un côté, des militaires, de l’autre, des artistes. Ces derniers,  aussi habiles soient-ils dans le maniement des boutons, n’appuieraient jamais sur le système de déclenchement d’une arme dévastatrice. Quant aux militaires, ils ne sauraient jamais sur quel bouton appuyer pour sortir un son, produire un air un tant soit peu structuré. Même s’ils étaient assurés qu’il soit martial, et adapté au défilé des troupes. D’ailleurs cela les intéresseraient-ils ?

La marche du  progrès va bon train ! Mais force est de constater que l’ignorance crasse est le propre de l’homme ! Voilà, je souhaite que cette histoire vous emmène sur le chemin sacré de la connaissance. Je pense qu’il est temps que le flou artistique qui tient encore trop souvent lieu d’outil méthodologique face enfin place à une plus grande rigueur scientifique. Tel était mon propos !

– Et voilà, les amis. J’avais pensé tout d’abord donner comme titre à mon histoire « Premier beat » ! Pour ceux qui l’ignorent, beat est un mot anglais signifiant battement. Mais j’ai ensuite jugé que si, par aventure, elle était publiée sous forme de livre, les lecteurs potentiels, fâchés avec l’orthographe, pourraient se méprendre sur son contenu. Certains, émoustillés par ce terme, qui fait penser, je vous l’accorde, à quelque chose en rapport avec la fonction érectile, constateraient rapidement qu’ils ne sont pas en possession d’un de ces ouvrages licencieux qui constituent l’essentiel de leur bibliothèque. Ils ne trouveraient pas ici les descriptions salaces d’actes sexuels, le plus souvent contre nature, dont ils sont si friands. Il va sans dire qu’on ne rembourserait pas les acheteurs commettant cette pathétique erreur sur la marchandise.

En nous regardant l’un et l’autre en souriant, le Prof nous interrogea :

  • Voilà mon récit du jour ! Alors, vous en pensez quoi ?

Il ressemblait plus que jamais au personnage du Prof de Blanche Neige et les sept nains, qui lui avait valu son surnom au Millésime, avec son visage rond, son collier de barbe, son front dégarni et brillant couronné de cheveux blancs, ses lunettes demi-lunes de presbyte posées sur le bout du nez, le regard malicieux. Le look typique de certains de nos députés PS qui, au cours de cette mandature législative, arboraient en grand nombre cet ornement pileux.

Après une hésitation, le Burolier pris la parole :

– Je pense que vous avez mis la barre très haute ! Je ne suis pas certain de pouvoir raconter des histoires de cette qualité.

– Et vous l’Ingé ? m’interrogea le Prof.

– J’ai beaucoup aimé votre récit, évidemment. C’est plein de détails amusants. Et alors la description de l’impact sur les différents animaux est remarquable ! Je pense que vous pourriez le publier dans un recueil de nouvelles, ou un livre pour les enfants, avec de belles illustrations colorées. Ça pourrait marcher.

Le Prof se rengorgea :

– Vous êtes bien sympas tous les deux.

Je fermai mon poing droit que je tendis devant le visage du Prof, en feignant de tenir un micro :

– Jacques Chancel, de France Culture. Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ?

Sans lui laisser le temps de répondre, je poursuivis :

– Quelle histoire ! Quelle histoire ! Mais comment faites-vous ? Pouvez-vous nous révéler votre secret, votre méthode ? Comment arrivez-vous à raconter ce long récit, avec ce tel niveau de détails, sans perdre le fil de votre narration ?

– je n’ai pas de secret affirma le prof en riant, se prenant au jeu de cette interview, j’ai pris la précaution de me munir de pense-bête, des antisèches si vous préférez, sur lesquelles je m’appuie discrètement pour le déroulé de ma narration. Comme vous l’imaginez, j’ai beaucoup travaillé auparavant sur le récit, je l’ai appris par cœur, j’ai fait plusieurs répétitions. Je vous rappelle que le rôle de Cyrano, dans la pièce d’Edmond Rostand, comporte plus de 1600 vers, ça c’est un exploit, que mon récit, qui dure une heure tout au plus, est loin d’égaler.

Moi, continuant mon rôle d’interviewer :

– Certes, mais ça reste spectaculaire quand même !

– Pas tant que ça, vous savez ! C’est un travail bien modeste !

– Le moment est venu de vous poser la fameuse question, la plus importante de toute, sans nul doute : Et Dieu dans tout ça ?

– La question la plus importante est celle-ci : pourquoi mon verre est-il vide ? Et le vôtre aussi, ainsi que celui de monsieur le Burolier ! On est bien dans un bar à vin ici non ? Cherchez l’erreur !  Quelqu’un  peut-il aller au ravitaillement commander la même chose ? Une gorge sèche et un verre vide ne sont pas ce qu’il y a de mieux pour maintenir le moral à flot.

Je m’acquittai de cette tâche, en allant au comptoir passer la commande à Jean. Celui-ci nous apporta  très vite nos consommations, trois  verres d’un breuvage viticole dégrippeur de langues. Le Prof, après s’être humecté le gosier, me regarda :

– Eh bien, ça va être à vous la prochaine fois. Vous avez maintenant la matière ! Des idées pour la suite ?

– Hélas, pas la moindre ! En même temps il n’y a pas beaucoup d’éléments sur lesquels s’accrocher. Bonjour le fil rouge !

– Ne vous découragez pas, dit le Prof, vous avez du temps pour y réfléchir, et nous raconter quelque chose de bien !

J’y pensais déjà, sans que rien ne me vienne à l’esprit. J’interrogeai le Prof :

– Pouvez-vous nous donner quelques indications complémentaires ? Selon vous, à quelle époque les faits se sont-ils déroulés ?

Après une hésitation, il me répondit en souriant :

– 450000 ans environ avant Jésus-Christ.

– 450000 ans ! Vous êtes sûr ?

– Oui, j’en suis sûr ! C’est moi qui raconte cette histoire après tout. Je suis libre de la situer à l’époque que je veux. Vous ne croyez pas ?

– Au paléolithique donc ?

– Absolument, répondit le Prof.

Non seulement je devais raconter la suite de son récit, mais, en plus, la situer dans une période préhistorique dont je ne savais pas grand-chose. Je pris brusquement conscience de la difficulté de ma tâche. Mais je continuais à faire bonne figure devant mes deux amis.

La soirée fut enrichie de maintes tournées amicales. Nous discutions de choses et d’autres, gagnés par une douce ivresse.

– Voilà, c’est fini pour ce soir, en ce qui me concerne, déclara le Prof, après avoir vidé son dernier verre.

Il était tard. Le Millésime s’était vidé. Nous étions fatigués. Nous avions trop bu, comme d’habitude. Je n’avais fait que  penser à l’histoire du Prof, dans les brumes de l’alcool. Ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour booster la créativité. Le Burolier avait comme objectif immédiat de regagner ses pénates :

– Moi aussi, je vais rentrer me pieuter ! Il ne faut pas que je rate le dernier métro, je vais dans le douzième moi !

 Ils me quittèrent, me laissant régler l’addition. Je m’en acquittai auprès de Jean, qui remettait son bar en ordre avant la fermeture.

Et moi je devais regagner mon studio de la rue des Bernardins, près de la place Maubert. La nuit était particulièrement froide, nous étions fin octobre. Mon ivresse qui s’était faite discrète en position assise dans le bar, mettait maintenant en péril mon polygone de sustentation. J’avançai tant bien que mal en longeant le bâtiment du marché, puis en empruntant la rue des Quatre Vents,  j’arrivai péniblement sur le boulevard Saint-Germain. Ma démarche erratique attirait les regards amusés ou critiques des rares passants. J’aimais beaucoup cette artère, très fréquentée le jour, mais dont les commerces et les restaurants étaient fermés à cette heure tardive. Désertées, les rues parisiennes sont tristes la nuit venue. J’étais arrivé place de l’Odéon. La statue de Danton me dominait avec, me semblait-il, des airs de reproche. Peut-être n’avait-il jamais picolé… Je ne pouvais m’empêcher de penser à cette soirée, à l’histoire racontée par le Prof, à son imagination sans limite. Tout en me hâtant, je passais mentalement en revue  les histoires dont je disposais, sans en trouver une qui mériterait d’être racontée lors de notre prochaine rencontre. Arrivé à la hauteur de l’école de médecine, je chutais lourdement, et me cognai la tête contre la façade du bâtiment, déserté à cette heure par les médecins, étudiants ou professeurs, susceptibles de soigner mes plaies et mes bosses. J’éprouvais de grandes difficultés pour me relever, sous le regard des passants insensibles à mon malheur, qui se réjouissaient probablement qu’un ivrogne reçoive la punition qu’il méritait. En me débattant pour retrouver la digne position de l’homme planté sur ses deux pattes, je pensais que leur mépris ne valait rien à côté de la chance que j’avais de connaître le Prof et ses histoires.  Enfin debout, après des efforts pénibles et des échecs répétés, je repris, perclus de douleurs, ma maladroite progression. Il ne me restait plus qu’à parcourir quelques centaines de mètres, de traverser le boulevard Saint-Michel, puis la rue Saint-Jacques pour arriver sur la place Maubert. Tant bien que mal, j’atteignis enfin la rue des Bernardins, ma destination.

Il y a des soirs comme çà… Heureusement, demain est un autre jour.

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